1765 Plan Blondel


La deuxième moitié du XVIII° siècle se préoccupe d’urbanisme : on souhaite rendre la ville agréable. C’est dans ce contexte que le Magistrat de Strasbourg obtient du Roi, sur le conseil du Préteur royal Gayot, qu’on délègue à Strasbourg l’architecte Jacques François Blondel. Celui-ci présente son projet qui consiste à rectifier les rues et à aménager des axes de circulation dans la ville. L’architecte Blondel fait dresser à cet effet un plan de la ville intra muros où il portera les modifications qu’il préconise. L’article de Jörg Garms, Le plan d’urbanisme de Strasbourg dressé par Jacques-François Blondel, publié dans les Cahiers Alsaciens d’Archéologie d’Art et d’Histoire, tome XXI, 1978 (pp. 103-141), présente le projet de manière circonstanciée.

La ville dans les remparts est divisée en dix cantons dont les plans existent en deux versions principales : l’une représente l’existant, l’autre y superpose le projet de Blondel.
Les plans de l’existant sont conservés en deux versions, (a) aux Archives départementales (cote 1 L plan 5, planches 1 à 10) et (b) aux Archives municipales (cote 1 PL 10.a à 20). Sur la version (a), les maisons qui appartiennent à des particuliers sont lavées de rose, à des nobles de vert olive, à la Ville d’orangé et à des institutions (fabriques, Grand Chapitre, Œuvre Notre Dame) ou au Roi de gris violacé. La couleur orangée n’apparaît pas sur la version (b). Les plans de la version (a), découpés et collés sur toile, étaient à l’origine pliés et rangés dans un petit coffret. Les plans de la version (b), dont certains contresignés par l’inspecteur des travaux Samuel Werner ou approuvés par le Magistrat, sont ceux des services de la Ville comme en témoignent les nombreuses traces de manipulation et le report des numéros de maisons suite à la décision de 1785 (1) pour les cantons VI, VII, VIII en partie, X, voir l’état détaillé. La version (a) est lavée de teintes vives mais les rues n’y portent pas de nom. Les plans de la version (b) ont souvent des teintes pâles, le nom des rues y est porté en français.
Les plans du projet Blondel, version (c), sont conservés aux Archives municipales (cote 1 PL 675 a-j, provenant du legs de l’abbé Straub, acquis par la Ville en 1896). Cette dernière version existe en outre en petites planches, version (d), reliées en deux volumes (AMS, cotes VI 586 et 587), dont chacune représente une partie de canton. Les maisons sont toutes lavées de gris. Les terrains non construits que le projet de Blondel prévoit de surbâtir sont teintés de rose, les terrains construits que le projet prévoit de réunir au communal de jaune. Les noms de rue figurent sur la version (c), ils ont été ajoutés au crayon à la version (d), au XIX° siècle d’après l’écriture.
Chaque canton comprend de 200 à 400 parcelles (maisons ou jardins) dont on a conservé la liste des propriétaires (AMS, cote VI 585).

Blondel (AD), IV Coin brûléBlondel (AM), IV Coin brûléBlondel-AM-Werner-IV-Coin-brûlé
Partie centrale du IV° canton :
plan de l’existant, à gauche (Archives départementales, version a),
plan modifié par Blondel, au milieu (Archives municipales, version c),
plan de l’existant et noms de rues, à droite (Archives municipales, version b)

Les dix cantons de la Ville d’après le libellé de la version (c)

  1. Canton contenant Ce qui est entre la Porte blanche, le Fauxbourg de Saverne et le Fossé étroit
  2. Canton contenant la partie depuis le Fauxbourg de Saverne jusqu’à la Finckmatt et au Fossé étroit
  3. Canton contenant la partie qui commence à la Fausse Porte blanche et s’étend jusqu’à la Fausse porte des Juifs entre le Faux rempart, la rüe dite Kinderspiel gass et le Fossé des Tanneurs
  4. Canton contenant la partie depuis l’Eglise St. Pierre le Vieux jusqu’à l’Hôtel de Ville entre la Grande Rue et les Petites Boucheries
  5. Canton contenant la partie entre les Grandes Arcades, le Fossé derrière l’Intendance, le Fossé du Broglie et la rue des Juifs
  6. Canton contenant la partie depuis le Marché aux Poissons jusqu’au Fossé derrière les Récollets entre la Rue des Juifs et la Bruche
  7. Canton contenant la partie depuis la Grande Ecluse jusqu’à au Marché aux Poissons entre la Grande Rüe et la Bruche
  8. Canton contenant la partie depuis la Prison Roiale jusqu’à l’Hôpital Bourgeois entre la Bruche et le Fossé des Orphelins
  9. Canton contenant la partie depuis le Pont des Chats jusqu’à la Porte de l’Hopital entre le Fossé des Orphelins et la R.re de la Bruche
  10. Canton contenant la partie depuis la Porte des Bouchers jusqu’à l’Esplanade entre la Porte des Pêcheurs et l’Hopital Royal et Militaire

Le plan du canton IV conservé aux Archives municipales (ci-dessus, version c) porte le numéro des maisons 412 à 450 qui manquent sur le plan de l’existant, entre la rue du Coin brûlé, la Grande rue de la Grange et la Place d’armes. On y constate une des principales différences entre les deux jeux de plans : l’un représente le couvent des Cordeliers au nord de la place d’Armes (place des Cordeliers, actuelle place Kléber) alors que l’autre représente le nouveau bâtiment de l’Aubette.

Liste des propriétaires

La liste (AMS, cote VI 585) reprend la numérotation de l’état existant. Les parcelles des Petites Boucheries (canton III, 349 et suivantes) portent en effet d’autres numéros sur l’état modifié. Cette liste doit avoir été dressée à partir de plusieurs états préparatoires dus à différents auteurs : un même nom y apparaît sous des formes diverses (par exemple Hoh, Hoo), on observe des erreurs manifestes de transcription (Munn pour Murr) ou de notation (Kheron pour Gerung, le nommé Rénélalie pour René Lanier). La liste des propriétaires correspond presque toujours à la réalité quoiqu’il existe des erreurs à certains endroits, par exemple aux parcelles VII 79 à 81. Le découpage des parcelles est lui aussi juste à quelques exceptions près, par exemple la parcelle VII 366 (Rheineckel, actuel quai Saint-Thomas).
Différences de la transcription par rapport à la liste : a) les mentions au même sont remplacées par le libellé intégral, b) certaines parcelles subdivisées et signalées par une étoile dans l’original portent ici un numéro à virgule (exemple : III 257, III 257,1).

Planches par cantons

Les dix planches sont à la même échelle et s’assemblent sans difficulté, à l’exception du V° canton qui est légèrement déformé par rapport aux autres. Le jeu ci-dessous est celui de la version (a) conservée aux Archives départementales (cote 1 L plan 5).

Canton I (ouest)Canton I (centre)Canton I (est)Canton II (Marais vert)Canton II (Fg. de Pierres)Canton III (3)Canton III (centre)Canton III (1)Canton IV
Canton VCanton VI (ouest)Canton VI (est)Canton VII (ouest)Canton VII (est)Canton VIII (ouest)Canton VIII (est)Canton IXCanton X (centre)Canton X (nord)Canton X (ouest)Canton X (sud-ouest)

Etat détaillé de la version (b) des services de la Ville (AMS, cote 1 PL 10.a à 20)

Numéros de parcelle sur le plan – Jeu complet des dix cantons dont les parcelles sont identifiées par des numéros (numérotation Blondel, dont les propriétaires sont portés à la liste des propriétaires (cote VI 585). Comme il a été souvent manipulé, il est en médiocre état. Le nom des rues figure en français.
Numéros de maison dans la rue – Jeu incomplet dont les maisons portent le numéro qui leur a été attribué par la décision de 1785 (1) : cantons VI, VII, VIII en partie, X.

  • Canton I, cote 1 PL 10.a (état existant, numérotation Blondel)
  • Canton II, cote 1 PL 11 et 1 PL 12 (état existant, numérotation Blondel)
  • Canton III, cote 1 PL 12.a (état existant, numérotation Blondel)
  • Canton IV, cote 1 PL 13 (état existant, numérotation Blondel)
  • Canton V, cote 1 PL 14 (état existant, numérotation Blondel)
  • Canton VI, cote 1 PL 15 (état existant, numéros de maison de 1785), 1 PL 16 (état projeté, numéros de maison de 1785)
  • Canton VII, cote 1 PL 16.a (état existant, numérotation Blondel), 1 PL 16.b (état existant, numéros de maison de 1785)
  • Canton VIII, cote 1 PL 18 (état existant, numérotation Blondel), 1 PL 17 (état existant, numéros de maison de 1785 dans la partie occidentale du plan)
  • Canton IX, cote 1 PL 20 (état existant, numérotation Blondel), 1 PL 19 (état existant, sans numérotation)
  • Canton X, cote 1 PL 20.a (état existant, numérotation Blondel), cote 1 PL 20.b (état existant, numéros de maison de 1785)

Jörg Garms, Le plan d’urbanisme de Strasbourg dressé par Jacques-François Blondel en 1764-1769 (Cahiers Alsaciens d’Architecture d’Art et d’Histoire, tome XXI, 1978, pp. 103-141), extraits.

(I)
Le 10 avril 1764, le Magistrat de Strasbourg s’adresse au duc de Choiseul pour le prier de « lui nommer un architecte habile » qui puisse dresser un « plan invariable de la ville ». (…) C’est le préteur royal Gayot qui a fait savoir, peu de temps auparavant au Magistrat, le désir du premier ministre de se voir adresser une telle demande. La réponse était donc toute prête et c’est Jacques François Blondel qui est désigné. Théoricien célèbre pour son enseignement, âgé alors de quarante-sept ans, Blondel a pourtant encore peu de réalisations à son actif. Mais il vient justement de diriger de 1761 à 1764, à la demande du maréchal d’Estrées, l’aménagement des abords de la cathédrale de Metz et des édifices publics qui l’entourent.
Rapidement dressé, approuvé par le Magistrat dès octobre 1765 puis par Choiseul en avril 1766, ce plan de rénovation urbaine devait rapidement rencontrer des difficultés de toute sorte et surtout des oppositions, de sorte qu’en 1774, à la mort de son auteur, il est pratiquement abandonné, tout en restant de longues années encore, le document auquel se réfèrent les architectes successifs de la ville, lorsqu’ils doivent prévoir des aménagements.
Les principes esthétiques qui ont guidé Blondel ont été définis de manière très sensibles par Ernst Polaczek (Der Strassburger Stadtregulierungsplan des Pariser Architekten Blondel, publié dans Zeitschrift für die Geschichte des Oberrheins, 1915). « Chaque place doit avoir une forme définie et régulière. Les côtés des places seront articulés par des corps de bâtiment en avancée ou en retrait : un axe central sera volontiers souligné comme axe principal, une perspective sera souvent dégagée vers une forme isolée, par exemple vers une avancée en hémicycle ou un portique. On évite les transitions insensibles d’une place à une rue ou des rues entre elles. Aux carrefours, une place ou des angles fortement soulignés marquent la rencontre de deux rues. Des étranglements créés artificiellement séparent des places voisines. Bien souvent un des côtés d’une place ou d’une rue sert à en concevoir l’autre côté qui pourra être le parallèle du premier ou en reproduire l’image inversée. On redresse les rues peu tortueuses, on remplace celles qui le sont davantage par des segments de droite reliés en angle. On s’attache davantage à alterner des espaces larges et étroits qu’à développer un espace vaste et continu. Tous doivent cependant être aussi perçus dans leurs relations. Il s’agit de rejeter tout élément accidentel ou individuel. Le but est de donner une apparence régulière à l’ensemble des constructions, mais le papier représente seulement la régularité du plan. »

(II)
D’un accord très général, on exige la disparition des avances et de toute usurpation privée de la rue, les avances postiches des maisons, les portes de cour saillantes dans les rues et les abat-jour énormes que presque tous les marchands ont sur leur boutique, auxquels s’ajoutent saillies et portes de caves, escaliers et lieux d’aisances. Outre la commodité et la sûreté de la circulation, le souci d’hygiène motivent de telles mesures : portes, rues étroites et tortueuses empêchent la libre circulation de l’air et le passage de la lumière solaire ; des canaux étroits et stagnants se transforment en cloaques, sources de maladie, impasses et ruelles deviennent occasionnellement, en particulier dans une ville comme Strasbourg, des brasiers menaçants.
On revient surtout et sans cesse aux alignements. Sur ce point, l’influence de Blondel a été durable et jusqu’à une date avancée du XIX° siècle, on se reporte toujours à ses plans, plus exactement à leur mise à jour par les architectes successifs de la ville ; c’est une pratique de routine que d’utiliser pour chaque projet de construction un extrait du plan général. Mais alors se perd presque toujours ce qui était l’élément artistique original, la forme donnée à l’espace de la rue, et subsiste seulement le simple nettoyage, l’alignement des constructions sur une ligne qui cherche le chemin le plus droit possible, exclut les irrégularités et n’envisage occasionnellement d’agrandissements que lorsqu’ils sont jugés indispensables.
Dans les années 1780 sont cependant établis plusieurs projets pour un Hôtel de ville. Ils sont dus à Valentin Boudhors (le successeur de Werner comme architecte de la ville) et vont de l’adaptation des bâtiments existants comme le Neubau au Marché-aux-Herbes (actuelle place Gutenberg, aujourd’hui Chambre de Commerce) jusqu’à une reprise largement amplifiée du projet de Blondel. (…) La différence avec Blondel est remarquable : Boudhors envisage d’abord le monument, ensuite seulement les places auxquelles il est associé et à peine la liaison avec la ville, à laquelle Blondel avait apporté tant d’attention. Autre tempérament sans doute, mais aussi autre époque.

(III)
D’une manière générale, ce qui compte dans l’utopie de Blondel, ce sont moins les opérations monumentales isolées que la compréhension de la ville comme organisme à modeler dans tous ses détails et jusqu’à ses extrémités, que la variété des réalisations et la perfection des solutions.
Aussi l’espoir de Blondel de voir la population se rallier à son projet fut-il déçu. Les grands principes de son plan idéal, redresser, percer, aligner, effrayaient.
Quand l’arrêté du Conseil d’Etat est publié en 1768, cette grande entreprise est déjà pratiquement morte. L’Aubette est en grande partie terminée mais les façades analogues qui devaient entourer la place ne seront pas poursuivies. L’Hôtel de ville et les casernes ne seront pas construites (…). Par contre, à partir de 1769, s’élèveront deux ensembles monumentaux qui n’étaient pas prévus dans le plan général de Blondel : le Marché Gayot à l’emplacement de l’ancien Bruderhof et l’hôpital des Enfants trouvés en face des casernes de Saint-Nicolas.
Quelles étaient donc les raisons fondamentales de cet échec ? D’abord l’accroissement constant durant tout le siècle de la densité de la population (élévation du nombre des habitants sans extension de la surface habitable de la ville), ce qui interdisait la création de nouveaux espaces libres. Ensuite la détérioration continuelle de la situation financière de la ville qui non seulement ne permettait pas d’ériger d’édifices monumentaux mais qui rendait également la ville incapable de dédommager les propriétaires de la saisie de leurs terrains. Quant aux bourgeois, ils montraient peu d’envie de se soumettre à ces contraintes, de perdre leurs terrains ou de devoir les échanger (surtout ceux du centre contre ceux de la périphérie). Le nivellement du réseau urbain aurait aussi eu des conséquences imprévues pour les entrées de maisons et de caves : faire reculer d’un mètre une maison lors d’un alignement pouvait faire perdre un quart de l’espace habitable et rendre ainsi inutilisables des habitations qui étaient le seul bien de certains. Il y avait enfin une contradiction dans le mécanisme prévu ; lorsque la rue voyait son tracé modifié, celui qui devait avancer et gagner du terrain voulait construire, alors que son voisin d’en face qui aurait dû reculer mais dont la maison était en bon état ne voulait pas faire de même ; paradoxalement il fallait donc retenir celui qui voulait bâtir pour que la rue demeure praticable.
Au cours des deux années 1766-1767, alors que Gayot et [l’architecte de la Ville] Werner manifestent une opposition grandissante au plan général, [le stettmestre] Mackau parle de difficultés insurmontables dont on a pris conscience seulement après les premières demandes de construction, tandis que Choiseul pousse l’architecte dans des voies de plus en plus utopiques.
La demande d’un plan d’urbanisme à Strasbourg émane de l’armée qui depuis longtemps souhaitait un plus grand nombre et de meilleures casernes, une place d’armes décente et de bonnes liaisons entre les différents lieux ainsi qu’avec les portes de la ville. Lorsque Choiseul accéda à cette demande et chargea Blondel de l’entreprise, il élargit le problème à celui d’une complète modernisation de la ville.

(IV)
Blondel explique encore dans son Nouveau plan et mémoire qu’il fallait laisser ouverte la possibilité d’autres projets et tenir compte des intérêts des différentes couches de la population. Il prévoit une méthode de révision permanente qui s’appuie sur une correspondance ininterrompue avec les responsables et l’envoi de deux ou trois jeunes gens doués pour être formés à l’architecture qui pourraient ainsi agir pour le bien de leur ville.
Malgré de tels conseils prudents de réforme (…), le plan comporte des caractéristiques utopiques. Déjà allait dans ce sens la conception de Choiseul qui voulait le prévoir pour plusieurs siècles mais aussi que sa réalisation était impossible à la façon dont l’imaginait l’auteur qui l’aurait voulu lente, quasi insensible dans toute la mesure du possible. Le réformisme utopique de Blondel demande justement en réalité une intervention générale et autoritaire.


Les Maisons de Strasbourg sont présentées à l’aide de Word Press. Elles sont hébergées par Free-H.